Tout peut changer

Tout peut changer

Il y a des choses que l’on sait avec sa tête… On les sait, c’est vrai, mais on ne sait pas trop quoi en faire, on  ne sait rien y changer! Elles sont là, en toile de fond, sans intervenir vraiment dans nos choix et nos décisions. Et puis, un jour, il y a un déclic. Ça y est! « Le franc est tombé »! On sait, on sait avec ses tripes, avec son coeur… On est tout entier habité par cette connaissance et plus rien ne sera plus comme avant.

C’est ce qui m’est arrivé ces derniers temps après la lecture de Pablo Servigne (un futur article) et ce livre de Naomi Klein, « Tout peut changer ».

Le sous-titre « capitalisme et changement climatique » m’aurait sans doute fait reculer si je n’avais pas vu le documentaire tiré d’un de ses autres ouvrages « La stratégie du choc ». Non que les problèmes climatiques ne m’intéressent pas, loin de là! Mais j’avais eu l’occasion d’être confrontée à un climatosceptique particulièrement efficace dans ses démonstrations qui m’avait laissée perplexe.  Après plusieurs discussions amicales, j’en étais arrivée à me dire que c’était avant tout l’affaire des experts et des politiques. Selon moi, il était impossible d’y changer quoi que ce soit à mon échelle et il me semblait qu’il y avait bien d’autres « chats à fouetter ».

Dès les premières pages, j’ai adoré ce livre. Bien qu’il se lise comme un roman, il n’en est pas moins le fruit d’une impressionnante recherche. C’est un texte particulièrement fouillé dont toutes les affirmations sont soigneusement référencées.

Tristesse et conviction qu’il est temps de changer

Certes, ce que l’on y trouve n’est pas toujours réjouissant. D’ailleurs, mes larmes ont coulé toutes seules à la lecture de certains passages particulièrement forts, un peu comme lorsque je me laisse aller devant un film émouvant…

J’ai ressenti une profonde tristesse devant l’histoire des 30 dernières années du monde, des humains. La mondialisation qui devait rapprocher les hommes a surtout libéré les marchés et les investissements sans aucun état d’âme ni pour les humains ni pour la planète. La libération a été celle des entreprises multinationales et intercontinentales plus que celle des peuples. Le besoin de croissance à aboutit à une sur-consommation frénétique au détriment de tout bon sens, de toute valeur humaine, à l’encontre de toutes les mises en garde quant au bien-être des humains, des êtres vivants et aux ressources!

Que d’occasions manquées au fil de cette histoire!  Mais encore que de prises de consciences collectives étouffées par une communication bien orchestrée pour semer le doute. Quant aux efforts, aux initiatives, aux inventions… la plupart ont été tuées dans l’œuf! Et transformés en consommateurs irréfléchis coupés de la réalité de la terre, nous sommes de plus en plus nombreux à souffrir d’impuissance, d’une perte de sens!

Naomi Klein m’a permis de mettre de l’ordre dans mes idées et des mots sur mon mal-être. J’ai surtout compris comment et pourquoi mon envie de restreindre ma consommation d’énergie s’est petit à petit érodée! Alors que la majorité des gens étaient prêts à revoir leur mode de vie pour protéger leur milieu naturel, une minorité s’est sentie en danger! Et pour cause! Pour continuer à s’enrichir, les milliardaires ont besoin que nous continuions à consommer démesurément. C’est pourquoi ils ont engagé des groupes de réflexions et développé des arguments pour imposer le climato-sceptiscime.

Droit sur le mur!

Depuis 2008, que de changements dont je n’étais pas consciente! Bien que je n’en sois pas très fière, je dois bien avouer que je ne savais pas à quel point l’extraction des énergies fossiles avait progressé, au détriment des énergies renouvelables. Les nouvelles techniques qui permettent d’extraire du combustible des sables bitumineux et du schiste rendent accessibles de nouvelles ressources. C’est ainsi qu’on a découvert aux USA l’équivalent de deux Arabie Saoudite!

Mais malheureusement, ces méthodes d’extraction sont destructrices et polluantes. En effet, non seulement elle dégage plus de gaz à effet de serre mais en plus, elle pollue les terres, les rivières et les nappes phréatiques. Sans compter que le transport du combustible par oléoducs, camions et trains est à l’origine d’accidents et d’innombrables catastrophes écologiques!

Le commerce avant le climat

Or, il y a des solutions! Pourquoi n’ont-elles pas pu se développer? Comment ne peut-on imaginer de laisser toutes ces ressources dans la terre? Et pourquoi doit-on s’acharner à extraire jusqu’à la dernière goutte alors qu’il y a d’autres ressources moins polluantes? Mais encore, qui décide de ces choix qui touchent non seulement les riverains mais qui nous concernent tous?

L’auteur explique très bien dans cet ouvrage comment la mondialisation, les traités internationaux, l’OMC, le FMI se sont développés indépendamment de la prise de conscience des risques climatiques. Nous découvrons aussi l’évolution des stratégies des organisations environnementales et la manière dont elles « se sont fait avoir » en tentant de conscientiser les dirigeants des entreprises plutôt qu’en exigeant des lois et des sanctions.

Aujourd’hui plus que jamais, la priorité c’est la libre circulation des investissements! Rien ni personne et certainement pas des craintes pour l’avenir de la planète ne peut faire obstacle à la croissance! Les Etats qui légifèrent pour développer les énergies renouvelables sont attaqués par les entreprises qui se sentent lésées par ces lois. Et contre tout bon sens, ce sont ces dernières qui obtiennent gain de cause! Donc, en cas de conflit d’intérêt entre le climat et les profits, ce sont les profits qui sortent vainqueurs.

Libéralisme, l’utopie

Les économistes prétendent qu’à condition de le laisser totalement libre, le marché doit en principe tout réguler. Le jeu des intérêts personnels devrait créer un équilibre entre les différentes forces. De plus, l’argent des plus puissants devrait circuler et améliorer la vie de tous. Force est de constater que ce n’est pas du tout le cas! C’est plutôt l’inverse qui se produit! La croissance s’essouffle, la pauvreté augmente, la faim tue encore chaque jour.

Les fondements du libéralisme sont en train de s’écrouler du fait que les postulats de base ne tiennent pas debout. Des citoyens réfléchissent, s’unissent, décident, s’opposent, proposent d’autres modèles. L’avenir fait peur. N’étouffons pas cette peur car elle peut donner de l’énergie a celui qui sait comment il peut fuir ce qu’il craint, où il peut se réfugier. Ceux qui voient une autre manière de vivre s’organisent et créent des quartiers, des villages, des villes en transition.

Et si cela se passait près de chez vous?

Tant que les multinationales exploitent les ressources de pays étrangers, nous restons indifférents. Nous ne savons pas à quel point l’extraction forcenée peut ruiner une région! En lisant entre autre l’histoire de la lutte des habitants du Delta du Niger et de la destruction de l’île de Nauru je me suis rendue compte à quel point, indépendamment du réchauffement climatique, nos besoins en combustibles sont destructeurs de notre planète et des peuples. C’est écœurant! Je ne trouve pas d’autres mots.

Le réveil est brutal pour de nombreux Occidentaux. Avant, ils pouvaient profiter d’une abondance de combustibles en ignorant les coûts. Ce n’est plus le cas. Beaucoup vivent aujourd’hui ce que ceux qui combattent contre les sociétés pétrolières pour sauver leurs terres, leurs réserves d’eau, leur air… vivent depuis longtemps. Avant, les zones sacrifiées étaient des endroits pauvres, à l’écart, habités par des populations sans influence politique à cause de leur origine ethnique, de leur classe sociale.

Le vrai coût du pétrole bon marché

Aujourd’hui, tous nos lieux de vie et de vacances pourraient être sacrifiés. Le quart Nord-Est et le Sud-Est de la France sont concernés. Au Royaume-Uni, la zone explorée couvre une surface équivalente à la Grande Bretagne. Aux USA, les entreprises d’extraction se rapprochent des quartiers riches! Plus de 15 millions d’Américains vivent à moins de deux kilomètres d’un puits creusé depuis 2000. Le nombre de camions citernes a augmenté de 4111% (quatre mille cent onze vous avez bien lu)! On ne compte plus les accidents ferroviaires, les trains en flammes. Des milliers de villes et villages se trouvent soudain sur le trajet des bombes pétrolières.

« Comment est-ce possible qu’une lointaine entreprise puisse s’installer dans mon milieu et exposer mes enfants à des risques sans jamais m’en avoir demandé la permission? Comment peut-elle légalement rejeter des produits chimiques dans l’air à un endroit où elle sait que des enfants jouent? Et comment se fait-il que l’Etat, au lieu de me protéger contre une telle agression envoie la police matraquer des gens dont le seul crime consiste à tenter de protéger leur famille? »

Naomi Klein

Les Cow-boys et les indiens s’unissent contre les multinationales

Les Etats-Unis ont signé avec les premières nations des traités qui leur garantissent la protection de leurs lieux et de leurs coutumes. C’est une voie pour empêcher certains forage et la création d’oléoducs comme celui-ci. Nous pouvons aussi soutenir les premières nations. Nous pouvons aussi retirer notre argent des banques qui investissent dans ce type de projets.

Pas de super-héros!

Des milliardaires s’intéressent aux problèmes du climat. Leur fortune leur permet de choisir seuls dans quoi ils veulent investir! Et malheureusement, leur choix ne se porte pas sur les énergies renouvelables! Bill Gate subventionne la recherche de solutions miracles du type envoyer dans l’atmosphère des particules qui retiendraient les rayons du soleil! Adieu le ciel bleu! Branson, qui a fait un beau coup de pub et de com en promettant en 2008 d’investir dans la recherche de carburant propre n’a pas tenu ses engagements! Ses choix d’investissements vont à l’encontre des valeurs qu’il prônait.  On le soupçonne d’avoir reculé toute réglementation limitant ses activités en lui laissant faire un bénéfice puisque ce dernier devait être investi dans la recherche d’énergies renouvelables…

Nous sommes de plus en plus nombreux à nous rendre compte que nous ne pouvons compter sur personne, ni sur les politiques, ni sur les milliardaires, ni sur le bon sens des chefs d’entreprise et des actionnaires! Et subitement, nous nous sentons seuls. C’est pourquoi nous ne devons plus attendre pour nous défendre. Nous avons encore quelques possibilités de le faire. Cependant, il faut agir et vite, car la signature des nouveaux traités limitera notre pouvoir.

Un autre futur est possible

Pour qu’un heureux futur soit possible, il faudrait pouvoir laisser toutes ces énergies fossiles dans le sol. Cela représenterait évidemment un grand manque à gagner. Alors, est-ce vraiment possible de passer par ce renoncement? Naomi Klein a trouvé dans l’histoire une situation similaire, où les entreprises ont dû renoncer à d’importants profits: l’abolition de l’esclavage. L’étude de cette comparaison apporte un point de vue particulièrement intéressant de même que toute la réflexion sur les rapports Nord-Sud, sur la dette des pays pauvres…

L’auteur montre à quel point tout est lié. Il ne s’agit pas de lutter les uns contre la pauvreté en se moquant des problèmes climatiques. Tout est lié. Et derrière la crise du climat se cache une crise existentielle. Quel sens donnons-nous à nos vies? Quel sens notre surconsommation a-t-elle? N’est-il pas temps de revoir de manière globale l’organisation de nos sociétés, notre rapport à la nature, aux autres? Comment pourrions-nous arriver à prendre des décisions qui tiennent en compte l’intérêt de tous et de ceux de la planète?

Si nous voulons laisser un monde habitable et plus juste à nos enfants, nous devons limiter le pouvoir des entreprises, refonder les démocraties, redynamiser les économies locales… Bref, nous devons aller à l’encontre de toutes les règles du libre marché.

Partout, des communautés s’organisent, des peuples se rebellent… Un mouvement se dessine. Il est possible d’espérer, de dépasser nos peurs et de mettre toutes nos forces au service d’une vision d’un monde plus humain. Ce livre a le mérite de nous donner une vision globale et intégrative des possibilités qui s’ouvrent à nous.

Et pour terminer…

Le livre se termine sur une note plus personnelle. Naomi Klein a mis 5 ans pour l’écrire, 5 années pendant lesquelles, sur le plan privé, elle luttait contre sa stérilité. Elle nous livre les leçons pleine d’amour et d’espoir qu’elle a tiré de cette double expérience.

Impossible de vous faire part de toutes les pistes abordées dans cet ouvrage si riche et agréable à lire. Je ne peux que vous le recommander. Il est à la bibliothèque de Couvin et certainement dans bien d’autres.

Pour cet ouvrage fouillé et très concret Naomi Klein a reçu le Sidney Peace Price en 2016. Je trouve que ce prix est bien mérité. Il récompense en effet les personnalités qui œuvrent pour la paix, la justice et la non-violence. Et c’est vraiment cela que j’ai ressenti au travers des nombreuses pistes abordées (et que je ne peux malheureusement pas toutes mentionner)! Sans nul doute, c’est un livre qui a laissé des traces en moi! Je ne verrai plus jamais le monde comme avant et je ne pourrai plus agir tout à fait comme avant.

Pour aller plus loin

Présentation du livre par son éditeur ICI

Une interview de Naomi Klein par Médiapart

A propos de l'auteur:

Marie-Berthe Ranwet

Régente en mathématique, licenciée en psycho-pédagogie, psychologue clinicienne, sophrologue, auteur de « Victimes d’amour : Après tout ce que j’ai fait pour toi », paru chez Mardaga et de « Stop à l’ingratitude des enfants, conjoints, amis… et à la nôtre « . Pour acheter ce dernier, il suffit de verser 18€50 sur le compte de l’ASBL Réfl’Actions BE70 6528 2741 4025 – Bic: HBKA BE22 avec en communication l’adresse complète de livraison.
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2 Commentaires

  1. isman

    Je suis terriblement d’accord avec vous, mais en même temps je n’arrive pas à me défaire d’un profond sentiment d’impuissance.
    Une récente conférence de François Gemenne sur les « réfugiés climatiques » à laquelle j’ai assisté était particulièrement édifiante à ce propos.
    Nous sommes malheureusement complices de ces politiques polluantes, et le plus souvent sans le savoir ! Par exemple, les fonds de pensions constitués par la plupart des états occidentaux sont essentiellement financés par l’industrie pétrolière !!! A-t-on seulement idée de cela ? Comment lutter contre des décisions qui se prennent à notre insu ? Le changement de mes petites habitudes à mon échelle a-t-il le moindre poids face à toute cette organisation bien rodée depuis des décennies ?

    • Bonjour, Merci pour ce commentaire très intéressant. Désolée pour le temps mis pour l’approuver. Je participais à un WE sur la monnaie libre. Je suis comme vous. Je me sens complètement impuissante depuis plus d’un an. Je cherche ce qu’il est possible de faire au niveau individuel, et plus je reçois d’informations, plus le sentiment d’impuissance se renforce. Pas facile! Cependant, pour la première fois ce WE, je perçois une piste très intéressante, globale, qui prend en compte la complexité du problème: la monnaie libre. Rien à voir avec la monnaie locale. C’est un peu difficile à comprendre parce que cela bouleverse tous nos fondamentaux sur la monnaie, mais je vais continuer à approfondir le sujet. Maintenant, quand je pressens l’urgence d’un plan B en cas de catastrophe, je me dis que cette réorganisation de la société arrive peut-être trop tard. Mais je vais continuer à chercher…

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